Petites histoires · 01 · Li’LL BBS
Une âme charitable, parisienne peut-être
Une liste, un CD de Slackware, un détour par Usenet : parfois, une communauté tient dans le passage d’une question vers quelqu’un qui saura répondre.
Un jour d’août 1996, quelqu’un cherche où trouver à Paris une version de Slackware sur CD-ROM. Un ami doit monter dans la capitale ; autant lui donner une adresse, un nom de boutique, un conseil sûr. La question aurait pu rester dans une liste consacrée à Linux.
Elle en sort. Dans le fil Usenet conservé, Serge Delbono explique avoir rencontré la demande sur la liste « bouffe Linux » de Li’LL BBS. Il ne sait pas comment lui répondre directement : l’adresse de la liste ne lui revient pas. Alors il recopie la question sur Usenet. D’autres proposent des magasins parisiens. Le trajet est modeste, mais complet : une demande, un détour technique, puis plusieurs réponses pratiques.
La formule qui donne son titre à cette histoire — « une âme charitable (parisienne peut-être) » — appartient à cette demande recopiée. Elle n’annonce pas une grande fraternité. Elle fait mieux : elle enregistre le moment où l’on compte sur des inconnus, ou des connaissances dont on ne connaît pas encore le visage, pour rendre un service précis.
Le réseau ne dit pas qui était dans la pièce
Une autre trace, datée de mars 1993, donne Li’LL BBS à Paris dans une liste de babillards et indique son numéro d’appel. Une fiche de répertoire décrit aussi le logiciel du BBS et ses connexions à Fidonet, Franco-Média et Usenet. En mai de la même année, des en-têtes montrent des messages qui empruntent la route « FRMUG » puis « lill » ; certains expéditeurs se présentent pourtant depuis Helsinki ou Bergen. Une route prouve un relais, pas la présence de son auteur à Paris.
Le lexique informatique Le Dico offre une autre image du travail en commun : sa notice remercie une liste non exhaustive de contributeurs, parmi lesquels figurent Attila Altan, René Cougnenc, Sam Cabannes et Serge Delbono. C’est une collaboration attestée autour d’un objet partagé. Ce n’est pas un registre d’adhésion à Li’LL, et encore moins la preuve que tous formaient un cercle d’amis.
Ce que ma mémoire ajoute — et ce qu’elle ne prouve pas
À côté de ces pages d’archives, j’ai le souvenir d’un Américain installé à Paris qui organisait des achats collectifs de composants, allait les récupérer à Roissy puis les redistribuait à ceux qui montaient eux-mêmes leur ordinateur. Il vouait, dans mon souvenir, une passion à Disneyland. Je me rappelle aussi une péniche et un rendez-vous devant un restaurant libanais, non loin de là où elle était amarrée.
Ces images ont la netteté des souvenirs ; leur raccord aux personnes et aux traces de Li’LL n’est pas encore démontré. Le nom de l’organisateur des achats, les dates, le lien exact avec le BBS et la relation entre ces scènes restent ouverts. La péniche est un fil de mémoire distinct : elle ne permet pas, à elle seule, d’identifier l’Américain ni de le confondre avec un autre personnage.
Je préfère laisser ces fils visibles. Une petite histoire ne gagne rien à recevoir trop tôt un nom propre, un effectif ou une amitié que les documents ne confirment pas. Pour l’instant, l’archive raconte l’entraide par les messages ; ma mémoire lui ajoute des objets, des déplacements et des lieux. Le récit commun commence précisément à leur point de rencontre — sans prétendre que ce point soit déjà retrouvé.
Sources et pièces consultables
- « Boutique sur Paris », fil Usenet du 27 août 1996 — question citée depuis la liste « bouffe Linux » et réponses de lecteurs.
- « Franco-Media : réseau de babillards en français », 14 mars 1993 — liste contemporaine indiquant Li’LL BBS à Paris.
- Fiche « LI’LL BBS — Paris » — sysop, logiciels et réseaux annoncés par le répertoire.
- Fil « Let’s write a wordprocessor », mai 1993 — en-têtes Usenet et chemins de relais par « frmug » et « lill ».
- Le Dico, version 1.1, octobre 1992 — historique du lexique et remerciements aux contributeurs.
Les sources établissent des traces et des formulations précises ; elles ne constituent ni un annuaire exhaustif du BBS ni une transcription intégrale des conversations privées. Les recherches négatives circonscrivent les corpus consultés et ne ferment pas les pistes.