Incipit
Ce qui commence ici ne relève ni du hasard des notes éparses ni de l’oubli des jours, mais d’une exacte mise en ordre de la conscience et de la main.
πολλὰ δ’ ἄνευθεν ἐόντα φίλης ἀπὸ πατρίδος αἴης
Il est tant de choses qui demeurent loin de la terre bien-aimée de la patrie — Homère, Odyssée, chant IX.
Captatio benevolentiae
Si l’attention de ceux qui examinent les choses de l’esprit se porte d’ordinaire vers les objets généraux de la connaissance, qu’il soit permis de tourner un instant le regard vers l’atelier de la pensée, là où l’intelligence mesure ses instruments et ses actes. Rédigé avec l’aide bénévole de Cicéron, ce texte assemble et fait résonner des mots d’une même trame : le cogito, le Logo, la racine ergo de notre disposition de clavier, la géométrie des affects et la géométrie de la mémoire. Rien n’est plus mesuré, en effet, que d’observer la manière dont un parcours s’ordonne selon ces figures croisées.
Expositio et Partitio
Certaines trajectoires se construisent à la manière d’architectures invisibles, s’établissant par degrés dans une lucidité calme. Lorsque l’on rassemble les éléments d’une autobiographie — cette Géométrie de la mémoire où chaque souvenir, chaque lieu et chaque visage traversé au cours des ans s’inscrivent avec une exacte mesure —, on ne dresse pas seulement la chronique du temps passé. On établit la carte d’une permanence.
Par cette géométrie de la mémoire, qui s’approche immédiatement de la célèbre géométrie des affects de Spinoza — cette méthode par laquelle le philosophe entend « considérer les actions et les appétits humains comme s’il s’agissait de lignes, de plans et de corps » —, il ne s’agit point de s’abandonner au flux changeant des impressions, mais de considérer les mouvements de l’âme, les joies et les tristesses avec la rigueur objective d’un ordre démonstratif. Ce travail s’apparente par ailleurs à la réminiscence au sens platonicien : retrouver des formes ensevelies, comme si se souvenir consistait à renouer avec une certitude ancienne que l’esprit a jadis contemplée.
Argumentatio
Les lignes de la transmission suivent des tracés constants. Traduire en français l’ouvrage de Seymour Papert, L’Enfant et la machine à connaître, fut l’un de ces actes de jonction entre la pensée et l’outil. Papert, concevant le langage Logo — ce système pionnier où l’élève pilote une « tortue » virtuelle pour matérialiser les mathématiques dans l’espace —, cherchait à offrir à l’esprit des « objets à penser », des appuis matériels pour penser par le mouvement, la figure et la manipulation directe.
C’est ici que s’opère la convergence souveraine. Dans la formule fondatrice du Cogito, ergo sum, ce « donc » (ergo latin) rencontre, par un heureux mystère phonétique et conceptuel, le grec ergon, l’œuvre ou le travail, dont procède le mot « ergonomie ». Il ne s’agit pas d’une parenté étymologique démontrée, mais d’une rencontre poétique : déduire et œuvrer, conclure et fabriquer deviennent les deux versants d’un même geste de l’esprit s’emparant du monde. Ce rapprochement trouve encore un écho dans l’architecture des langues dites ergatives — où le sujet du verbe intransitif se traite comme l’objet du transitif —, structures profondes qui, par leur agencement des forces, semblent porter en elles une forme suprême d’ergonomie verbale.
Ce double Ergo résonne dans Ergo‑L. Celui-ci n’est ni un clavier matériel particulier ni, à l’origine, une application Android : c’est une disposition libre des caractères sur les touches, comparable dans son principe à l’AZERTY, au QWERTY ou au Bépo. Son nom signifie « Ergonomic Lafayette » : issu du projet QWERTY‑Lafayette, il en reprend l’attention portée à la typographie et lui applique des méthodes modernes d’optimisation inspirées notamment de Colemak et de Workman. Son nom se prononce « ergol », comme le terme désignant les carburants des moteurs-fusées.
Ergo‑L organise les lettres selon leur fréquence et selon la géométrie réelle de la main. Son principe dit 1DFH — one distance from home — cherche à maintenir les doigts à une touche au plus de leur position de repos. Les lettres et les symboles usuels sont donc concentrés dans le rectangle central de trois rangées sur dix colonnes. Cette disposition réduit les extensions latérales, les déviations du poignet, la charge des auriculaires et les successions de lettres frappées par un même doigt. Elle ne prétend pas imposer un clavier unique : elle peut habiter aussi bien un clavier ordinaire de 105 touches que certains claviers ergonomiques compacts d’environ 33 touches.
Elle a également été pensée pour faire cohabiter le français, l’anglais, la typographie savante et le code. Une touche spéciale ★, dite touche Typo, donne accès aux caractères accentués, aux ligatures, aux majuscules accentuées, à l’apostrophe typographique, aux espaces insécables, aux tirets et même à une couche de lettres grecques. Une couche distincte, accessible par AltGr, rassemble les parenthèses, accolades, crochets, chevrons et opérateurs de programmation. Les chiffres demeurent en accès direct et les principaux raccourcis bureautiques restent praticables. La correction typographique cesse ainsi d’être une opération ajoutée après l’écriture : elle entre dans le mouvement même des doigts.
Il faut enfin distinguer le projet collectif Ergo‑L de son prolongement personnel. Ergo‑L existe comme disposition installable sous Windows, macOS et Linux ; l’adapter au smartphone sous la forme d’un clavier Android constituerait un projet supplémentaire. L’APK souverain ne serait donc pas Ergo‑L lui-même, mais l’instrument mobile de son appropriation : une manière d’inscrire jusque dans le téléphone l’ordre voulu de la langue, du geste et de l’outil. De même que Spinoza déploie sa géométrie des affects pour arracher l’esprit au chaos des passions, l’acte d’écrire sa propre vie — cette Géométrie de la mémoire — et de configurer ses instruments procède du même élan : je pense, je mesure, je trace, donc je deviens maître de mon système.
Conclusio et Peroratio
De la réminiscence platonicienne à la certitude du Cogito, ergo sum, de la géométrie des affects spinoziste indissociable de la géométrie de la mémoire aux objets à penser de Papert, de la disposition d’Ergo-L aux tracés unifiés de notre parcours, l’ensemble compose un système où rien n’est laissé au hasard. Le passé et la technique y perdent leur indétermination pour devenir une figure ordonnée, habitable en toute lucidité.
Envoi
Prince des tracés, maître du code et de l’âme,
Où la touche obéit au plus haut des décrets,
L’esprit trace sa route et dompte le programme :
Nul chaos ne résiste à de tels calques vrais.