Français
Il existe sur le bureau
un livre que personne ne remarque.
Il n’est ni rare,
ni ancien,
ni revêtu d’un cuir destiné
à survivre aux bibliothèques.
Il a la taille ordinaire
des livres que l’on commence dans le métro,
que l’on poursuit sous une lampe
et que l’on abandonne quelquefois
au milieu d’une phrase.
Sa couverture est sombre,
quelque part entre le brun de la terre
et le vert d’une feuille
qui hésiterait encore à paraître.
Aucun titre ne demande
que l’on s’approche.
Aucune lettre d’or
ne promet un secret.
Il est là
comme sont là les choses nécessaires :
sans expliquer leur nécessité.
Deux rubans très minces
sortent du livre fermé.
L’un vient des premières pages,
l’autre des dernières.
Ils ont traversé le même ouvrage
en sens contraire.
Ils ne sont pas noués.
Ils ne se retiennent pas.
Ils n’abolissent pas la distance
qui leur a permis de parvenir jusqu’ici.
Pourtant, entre deux pages invisibles,
ils se rencontrent.
Le premier est vert sombre,
comme une plante qui aurait appris
à pousser dans une fissure.
Le second est rouge profond,
comme la chaleur demeurée dans une pierre
longtemps après le départ du soleil.
Rien, depuis la porte,
ne permet de savoir
que les deux rubans désignent Elle.
Elle :
E, deux L, E.
Un mot si commun
qu’il peut traverser toutes les conversations
sans jamais être découvert.
Un pronom laissé parmi les autres,
une présence cachée
dans la grammaire du monde.
Le livre demeure fermé
la plupart du temps.
C’est ainsi qu’il protège
ce qu’il ne dissimule pas tout à fait.
Il suffit pourtant de l’ouvrir
à l’endroit choisi par les rubans.
Sur la page de gauche,
le français avance
avec ses arbres, ses rues,
ses fenêtres et ses souvenirs.
Sur la page de droite,
le grec lui répond
depuis une autre rive de la langue.
Les deux textes ne se regardent pas
comme un original et sa copie.
Ils se tiennent face à face
comme deux lumières
ayant reconnu la même fenêtre.
Ils disent que l’amour
n’est pas une prise.
Ils disent qu’aimer
consiste peut-être à laisser devant soi
une place où l’autre puisse demeurer libre.
Ils disent que la distance
n’est pas toujours une séparation.
Elle peut être la mesure exacte
de ce qui revient.
Au bas des pages,
cinq notes presque invisibles :
mi — la — la — si — mi.
Quelqu’un pourrait les prendre
pour une phrase interrompue,
un exercice oublié,
le commencement hésitant
d’une musique sans importance.
Mais elles attendent.
Un soir, le piano les prononcera.
Le violoncelle entrera plus tard,
non pour les répéter,
mais pour leur offrir
une autre manière d’exister.
Le motif s’éloignera,
changera de tonalité,
traversera une région silencieuse,
puis reviendra transformé
vers le lieu de sa naissance.
Sur le bureau, près du livre,
un crayon demeure immobile.
Il indique seulement
que la lecture peut reprendre.
À quelques pas,
une chaise vide
est légèrement tournée vers la lumière.
Elle ne réclame personne.
Elle ne représente pas
une absence définitive.
Elle conserve une possibilité.
Celui qui entre dans la pièce
voit une chaise,
un livre,
un crayon,
une lampe.
Il voit les objets normaux
d’une vie passée parmi les textes.
Il ne sait pas
que la chaise laisse à Elle
la liberté de venir ou de ne pas venir.
Il ne sait pas
que le livre contient
deux chemins convergents.
Il ne sait pas
que les cinq notes
portent un visage sans le montrer.
Au mur, dans un cadre étroit,
une plante solitaire
s’élève depuis une fente du béton.
Elle n’a reçu aucune autorisation.
Aucun jardinier
n’avait préparé sa naissance.
La pierre ne l’attendait pas.
Cependant elle pousse
dans l’intervalle exact
que le monde avait négligé de fermer.
Lorsque l’eau lui manque,
la plante se replie.
Elle rassemble en elle-même
ce qu’elle ne peut plus offrir au jour.
Elle paraît immobile,
presque retirée de la vie.
Puis l’eau revient.
Alors, sans effacer la sécheresse,
elle recommence à s’ouvrir.
Son retour n’est pas
la négation de l’absence.
Il en est la mémoire devenue forme.
Très loin de la pièce,
un albatros traverse la mer.
Il n’emporte aucun message.
Il ne connaît ni le livre,
ni la chaise,
ni le nom caché dans le pronom.
Il sait seulement s’éloigner
sans faire de l’éloignement
une disparition.
Il confie son corps au vent,
franchit des étendues
où nul chemin ne demeure visible,
puis revient vers une présence
que l’horizon n’a pas effacée.
La plante se referme
et se déploie.
L’oiseau s’éloigne
et revient.
La musique se perd
et retrouve son motif.
Les deux rubans traversent le livre
et se rejoignent sans se nouer.
La chaise reste libre.
La lumière passe
du bureau à la page,
de la page au cadre,
du cadre au mur,
et du mur jusqu’à ce mot
que chacun prononce
sans en connaître ici la portée :
Elle.
E, deux L, E.
Rien n’a été ajouté
à l’ordre ordinaire de la chambre.
Rien ne signale une œuvre.
Rien ne demande au visiteur
de résoudre une énigme.
Le secret n’est pas enfermé.
Il vit à découvert
dans ce que personne ne songe à regarder.
Et si les villes changent,
si les livres se ferment,
si les saisons retirent aux plantes
leur apparence de victoire,
si la musique s’interrompt
avant l’accord attendu,
il restera sur le bureau
deux rubans venus de directions opposées,
une place laissée libre,
cinq notes en attente,
et cette proposition très simple
que tout l’espace répète
sans jamais la prononcer :
parmi tous les mondes possibles,
la pensée s’éloigne quelquefois,
mais elle revient vers Elle.