Comme on n’est jamais vraiment allé par là,
c’est forcément par là.
Le canal d’abord,
et l’hommage au noyé
dont le nom demeure sous l’eau de la phrase.
Cent mètres à gauche.
Trois cents mètres.
Front populaire au loin.
La ville se conjugue en gestes :
l’index tendu, le pas, le doute,
derrière Urban House,
voilà la bestiole,
et le zoom qui promet
de faire des choses avec la distance.
J’ai pris quelques photos,
on a presque tout ce qu’il faut :
un canal, Veolia, une terrasse,
un tram possible, un parking impossible,
la popularité mesurée
au temps qu’il faut pour atteindre Le Millénaire.
Deux millions par mois, dit la voix,
juste pour l’entretien.
Le chiffre roule devant nous
comme un caddie vide.
On prend les sacs tout de suite ?
Place M-L-151.
Ne pas s’encombrer.
Monter, descendre, charger,
faire passer l’arbre dans l’ascenseur :
la pensée possède des poignées,
des roues qui grincent
et le poids précis d’un pot.
C’est impressionnant.
L’espace mort est hallucinant
parce que les gens ne savent même pas
que quelque chose existe.
Alors entraîne le regard.
Si la chose est banale,
débanalise-la.
Dans les oiseaux de paradis :
blanc,
royal.
Le yucca ne crève pas.
L’olivier tient à moins dix
si l’eau et la glace
ne conspirent pas trois mois.
Le réchauffement climatique
entre au jardin par le rayon des plantes.
Prends-le en photo,
montre-le à la dame.
Va chercher l’étiquette.
Trois arbres.
Deux étiquettes.
Aucun code-barres.
Le prix existe,
mais son signe manque.
L’écriture est en tout petit sur la droite.
Il faut le savoir.
Ce qui est bien,
c’est que c’est écrit en super gros.
Non : c’est écrit en rien,
par rapport à la taille de l’arbre.
L’intention et la réalisation.
Je voudrais que tu me dises
combien coûte Le Millénaire,
ce que gagne Carrefour,
ce que garde sa marge chaque mois.
Je voudrais que tu me dises aussi
ce que devient Le Millénaire
dans un an,
dans dix ans,
dans cent ans.
Le caddie s’arrête.
Le siècle continue.
Après quarante-quatre minutes,
la langue se retire.
Reste la ville contre le microphone,
le tissu, les chocs, la marche,
une longue marge sonore
où je n’invente aucun mot.
Car l’archive n’est pas ce qui parle sans fin :
c’est ce qui sait,
au bord du bruit,
où finit la voix.