Œuvre documentaire
Mille quatre cent trente et un
I. Dénombrement
Ils entrèrent par la porte d’un salon, le vendredi à neuf heures quarante-huit, et le dernier ce soir-là fut inscrit à dix-neuf heures trente-trois et cinquante-quatre secondes.
Trois postes. Trois jours. Trois mains. Saisie1, Saisie2, Saisie3 : ainsi s’appelaient ceux qui prenaient les noms, et nul ne sait plus quels visages portaient ces chiffres.
Quatre cent cinquante-neuf le vendredi. Quatre cent quatre-vingt-dix-sept le samedi. Quatre cent soixante-neuf le dimanche. Mille quatre cent trente et un en tout, c’est-à-dire une file, c’est-à-dire une attente, c’est-à-dire mille quatre cent trente et une façons de dire le même mot.
II. Prénoms
Suphasiri. Napaporn. Prodpran. Tassanee. Woraluk, qui avait dix-sept ans. Dujdaoe — l’étoile du soir, si je sais lire. Anyachalee. Duangduan. Sansanee. Tikamporn. Sept femmes sur dix dans ce fichier : elles vinrent plus nombreuses, elles écrivirent plus long.
Prachya. Kittizak. Ekkamon. Wetchayan. Et Guugglar, dont l’orthographe atteste qu’on l’épela mal, ou qu’il l’avait voulue ainsi.
Chris avait huit ans. Rachel en avait dix. Kurumi, quarante-quatre, et Paramate — tous Patton, quatre fiches à la même adresse de Patumwan, une famille entière entrée dans la file, l’enfant de huit ans comptabilisé comme un projet.
Chavalit avait soixante-cinq ans et voulait un master : la langue française et le droit. Il figure deux fois. Nous ne saurons jamais s’ils étaient deux, ou s’il insista.
Robert, soixante ans, la langue et les arts. Punnee, cinquante et un, aucun domaine renseigné — elle entra, donna son âge, et ne dit pas ce qu’elle cherchait.
III. Quartiers
Bangkoknoi. Ladprao. Dindang. Talingchan. Klongtoey, Bangsue, Phayathai, Donmuang. Jatujak, Bangkapi, Pomprab, Suanluang. Bangmod, Ladyao, Jomthong, Yannawa. Ratburana, Bungkum, Pakkred, Bangplad.
Cent huit fois le mot muang : la ville. Cinquante-trois fois le mot village. Soixante-trois fois Sukhumvit, quarante-quatre fois Rama. Et cette ligne qu’il faut lire deux fois pour l’entendre : Environmental Engineering Department — quelqu’un donna son laboratoire pour domicile.
Quatre-vingts pour cent de Bangkok. Le reste monta de Nonthaburi, de Samut Prakan, de Khon Kaen à cinq cents kilomètres, de Yala qui touche la frontière malaise, de Nan dans les montagnes du nord. Il fallut prendre un car de nuit pour entrer dans cette file.
IV. Ce qu’ils voulaient
Cinq cent quatre-vingt-treize écrivirent : French language. Non pas étudier en France. Apprendre le français. Deux cent cinquante et un l’apprenaient déjà à Chulalongkorn, à Thammasat, à Silpakorn, et vinrent demander comment continuer.
Puis, par ordre décroissant de ce qu’on espère : le tourisme et l’hôtellerie, les arts et la gestion culturelle, le droit et les sciences politiques, le commerce, l’architecture et l’urbanisme — et, tout en bas, sept fiches pour la médecine, une pour l’archéologie, une pour la haute coutre, orthographiée ainsi, une pour la cuissine, une pour la de’coration, une pour Pilot,Music, seule ligne que je n’ai pas su classer, et qui me plaît d’autant plus.
Comment avaient-ils su qu’il y aurait ce salon ? Quatre cent vingt-neuf répondirent : par des amis. Cent quatre-vingt-trois : par un professeur. Quarante-quatre par l’Alliance française — soit trois pour cent, et c’est là tout le sujet : en 1999, la francophilie thaïlandaise circulait de bouche à oreille et non par l’institution.
V. La main dernière
Puis vint le mois d’août, et quelqu’un reprit le fichier.
« E-mail erroné (09/08/99). » Cent quarante-deux fois.
« E-mail erroné (13/08/99). » Onze fois encore.
Cent cinquante-trois lettres envoyées, revenues. Cent cinquante-trois adresses tapées trop vite sur un formulaire, un dimanche, dans le bruit : une lettre absente, un point oublié, un hotmail pour un yahoo. On avait voulu écrire, on écrivit, cela ne parvint pas.
« Mailing mail 06/08/99 OK. Documents envoyés (13/08/99). » Seize fois — les seize qui reçurent.
« Sélection Eric. » Neuf fois. « Gagnante séjour Azurlingua (Nice). » Deux fois. Deux femmes sur mille quatre cent trente et une obtinrent un été sur la Côte d’Azur.
Et, une fois, une seule, cette ligne que je recopie sans rien y ajouter :
« A écrit une longue lettre en français. »
Nous ne l’avons pas. Nous savons qu’elle fut longue. Nous savons qu’elle fut en français — ce qui veut dire : appliquée, relue, recommencée, avec un dictionnaire ouvert à côté, et la crainte de la faute qui ferait rire. Elle n’est pas dans le fichier. Le fichier n’en garde que la mention : a écrit.
Envoi
Le champ qui dit la dernière main s’appelle Modification. Il porte, sur mille quatre cent vingt-huit fiches, un prénom : le mien.
Du 9 au 13 août 1999, je relevai les adresses qui ne répondaient pas, j’inscrivis « erroné » cent cinquante-trois fois, et je refermai le fichier.
Vingt-sept ans plus tard il revient par une archive, illisible d’abord — nul logiciel n’ouvrait plus ce format — et il a fallu descendre dans les octets pour retrouver, secteur après secteur, ce que j’avais tenu sans le lire.
Voilà ce qu’un fichier conserve : non pas des gens, non pas même des noms — le tracé de ce qu’ils voulurent, un dimanche, et la liste exacte de ce qui ne leur parvint pas.
Mille quatre cent trente et un. Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus. Je sais qu’ils sont venus.