Poème
Les stations du lopin
Quel nom portais-tu, chemin, avant qu’on te fît boulevard ?
En mil neuf cent huit, une main d’émailleur
t’écrivait « de Stains » au bas d’une demande ;
plus haut, personne ne répond. Je descends.
Dix ans
Le bitume rend au soir sa pluie tiédie.
Je plante ; la terre m’accepte sans me connaître.
Trente ans
Des ateliers se taisent, des cuisines s’allument.
D’autres mains ont tenu ce seuil avant les miennes,
et la clé, plus tard, tournera dans d’autres paumes.
Cent ans
Au quarante et un bis, on cuisait de l’émail :
bleu de four, blanc de lettre. De là partaient
les noms des stations, qu’on vissait sous Paris
pour que des inconnus sachent où descendre.
Je descends aussi : c’est la même plaque, à l’envers.
Deux cents ans
Le ru du Vivier suivait la route ;
à deux pas, le Montfort, qu’on appelait merdret,
charriait vers Saint-Denis ses eaux qu’on curait.
On leur a ôté l’eau ; ils ont gardé la pente.
Trois cents ans
Labour, fumier, grenouilles des fossés.
Les pèlerins de Notre-Dame-des-Vertus
passent sans voir le champ ; le champ les regarde.
Mille ans
Une île plus sèche au milieu des saules.
Le bœuf s’enlise, Saint-Denis sonne ;
le Lendit n’est pas encore, il viendra,
et les drapiers du Nord dérouleront leurs aunes dans la plaine.
Avant
Limon, gel, silence. La Seine erre sans nom.
Personne n’aime encore ici, et c’est déjà l’attente.
Envoi
Je remonte, un nom incertain dans la main :
route, chemin ? Les Archives le diront.
Il faut aimer un sol pour lui demander son nom.