C’était rue de Marseille, dans ce Paris interlope où les façades se font discrètes et les nuits plus longues qu’ailleurs. J’étais venu sur l’invitation d’une amie, une femme d’une beauté singulière qui m’avait introduit là, me jetant au milieu des rires et des costumes d’emprunt. Je savais, d’un de ces accords tacites que scellent l'esprit et la connivence, qu'elle m'appréciait ; elle était douée d’un esprit aiguisé, et nos reparties, échangées au seuil de la soirée, s'étaient tout de suite trouvées dans un même éclat de rire.
C’était une de ces soirées déguisées où chacun se masque pour mieux trahir sa vérité. Dans la pièce surchauffée, tandis que les corps se frottaient aux tentures et que l’alcool montait aux têtes, Get Lucky passait en boucle. Ce chef-d'œuvre de la musique courte, cette machinerie d'or et de groove implacable, tournait sans trêve, scandant l'heure de sa rythmique solaire et désabusée, portant si mal son nom au milieu de cette attente fiévreuse.
Puis, au milieu de ce carnaval de fausses figures, une autre silhouette s’est détachée. Une femme que je ne connaissais point. Pas un mot ne fut échangé d'abord ; seulement la fulgurance d’un regard qui fait vaciller le décor. Elle n'était ni de ce monde-là ni de mon monde ; elle était l’étrangère absolue, celle par qui la fissure arrive.
La fête s’est éteinte par degrés, semblable à un feu mal éteint. Les invités s’étaient évanouis un à un dans la fange du petit matin, et le calme était enfin revenu sur l'appartement.
C’est alors que nous sommes restés, seuls tous les deux. Nous avons prolongé la nuit par une longue conversation, assis au milieu du silence, en buvant un excellent vin blanc d'une fraîcheur exquise qui tranchait avec l'ivresse lourde des heures précédentes. Le temps s'était suspendu, tout entier contenu dans le timbre de sa voix et dans la grâce de cette intimité reconquise.
Puis, dans la pénombre de la salle de bains, un coude contre le sien devant le miroir, je me suis brossé les dents à ses côtés, partageant ce geste prosaïque et si curieusement intime avant de la rejoindre dans son lit. La nuit s'est achevée là, délicieuse et brûlante, au-dehors du monde.
Il y a dans ces détours de l'existence quelque chose qui ressemble à la grâce des intercesseurs. On raille volontiers l'idiot ou l'idiote utile, celui ou celle qui, par candeur ou par excès de zèle, accepte de tenir la chandelle dans la machinerie nocturne des sentiments. On n'y voit que le pantin ou le témoin muet. Mais c'est oublier qu'à la lueur de cette flamme tremblante, les amants égarés s'orientent dans les ténèbres. Sans leur maladroite et magnifique présence, comment traverser la nuit ? Un grand merci à tous les idiots utiles du passé, du présent et de l'avenir ; c'est par leur intercession inconsciente, semblable à la servante au grand cœur de Baudelaire ou au simple porteur de lumière, qu'on accède à ces niveaux supérieurs où l'âme, enfin délivrée de ses charges, s'abandonne au secret partagé.