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Cabinet poétique · édition vivante

Poèmes

Des cycles à lire d’un trait ou séparément. Chaque titre conduit directement au texte et possède une adresse partageable.

Nouveau poème · trace · Kyiv · deuil Vendredi sans date « Tous les vendredis sont ce vendredi. » Nouveau triptyque · bureau · héroï-comique · amour discret Bureau des affaires sensibles « Mais ton nom restera sous mon dernier paraphe. » Nouveau poème · nuit · yeux verts · secret L’heure verte « Et nos deux pas s’effacent au bord du matin. » Nouveau poème · atelier · langue · hospitalité Le vent dans l’atelier « Quelqu’un commence à respirer. » Nouveau poème · foule · mémoire · temps Cortège « Toute foule est une mémoire qui marche. » Nouveau poème · Isan · voix · retour Les noms au comptoir (avant) « Une voix ne vaut rien, c’est pourquoi on la garde. » Nouveau poème · jardin · pierre · Vodable Trois lits « Le sol ne parle qu’à qui ramasse ce qu’on a jeté. » Nouveau poème · langue · compte · nuit Le nombre fini des mots « Il en manque toujours une, celle qu’on garde pour la nuit. » Nouveau poème · sol · strates · Aubervilliers Les stations du lopin « Il faut aimer un sol pour lui demander son nom. » Nouveau poème · temps · mesure · mémoire L’Horloge du village « Compter les lettres d’un livre, c’est tenir une main pour qu’elle ne s’efface pas. » Nouvelle anthologie · 49 poèmes · 10 parties Matrice, constellations et routes Lire le cycle et son atlas critique — mots, mesures, carte GPS, constellation et mythogenèse

01 · Poème

Ton absence a déplacé l’heure

La rame grince au tournant des ombres souterraines,
Le tunnel avale Paris et ses frissons de fer.
Je compte les stations, ces minutes incertaines,
Où le monde s'endort sous la dalle et l'hiver.

Tu n'es pas sur le quai quand les portes s'écartent.
Le bureau vide attend ce pas qu'il sait par cœur,
Et le silence pèse, au-delà des cartes,
Là où ton absence a déplacé l'heure.

Ailleurs, une autre vie à présent te retient,
Un petit souffle neuf endormi contre toi,
Et je marche au milieu des bruits du grand matin
En cherchant ton écho dans le vide de l'air

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02 · Prose

De la disposition et de l’ordonnance de ce lieu

La manière de montrer les jardins de Versailles — ce petit opuscule que le Roi-Soleil rédigea de sa propre main, dictant lui-même le parcours du regard avec une rigueur souveraine — prête ici sa voix géométrique et minutieuse au seuil de ce cabinet de travail.

Ici commence l'ordre. Avancez sans bruit, de sorte que pas un pas ne trouble l'équilibre des choses.

À gauche, en entrant, là où la lumière du jour pénètre par la croisée pour s'affaiblir sur les parquets, vous voyez d'abord l'assemblage des livres. Ils sont rangés non selon le caprice, mais par une nécessité secrète : les classiques et les poètes tiennent le premier rang, près de la main, tandis que les registres des affaires publiques et les cartes des mondes lointains occupent les étages supérieurs, comme pour signifier ce qui pèse et ce qui élève.

Sur la table de travail, nulle confusion. Les papiers sont disposés en terrasses égales. Regardez cette pierre plate, ramassée au détour d'un jardin d'Aubervilliers, qui sert de presse-papiers : elle retient les notes de la veille, écrites d'une encre serrée, où la rigueur de la charge politique le dispute aux ratures d'un vers inachevé. À côté, un bronze ancien veille, témoin muet des négociations d'autrefois.

Levez les yeux vers les tablettes qui garnissent les murs : c'est ici que le cabinet prend son nom et son mystère. Point de décors superflus, mais un inventaire de la mémoire.

Voyez, sur ce rayon, ce fragment de manuscrit froissé, cette coquille rapportée d'un rivage lointain de l'Océan Indien, et cette vieille médaille de bronze piquée par le temps, trouvée en terre d'Afrique. Chaque objet marque une halte, un poste occupé, une frontière traversée entre l'institution et le secret. Plus loin, dissimulées entre deux traités de droit international, reposent quelques éditions anciennes aux reliures de veau fatigué, dont l'odeur seule déplace les heures.

Rien ici n'est laissé au hasard du désordre. La raison géométrique ordonne l'espace, mais la main qui a posé chaque chose y a laissé, par un pli imperceptible de la disposition, le frémissement d'une vie intérieure.

Ici s'arrête le parcours. Reprenez votre souffle, et sortez sans fermer la porte tout à fait, afin que l'air du dehors vienne agiter un instant ces sédences de papier et de silence.

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03 · Poème à voix antiques

La guerre de la maison

L’âme blessée ne se plaint pas au grand jour ; elle cherche dans la mémoire des siècles la compagne de son silence. Voici un poème tissu des plaintes exactes laissées par les grands hommes, lorsque l’incompréhension des proches vint mordre au vif de leur certitude.

« Loin de me prêter une oreille équitable, ils m'imputent à crime ce qui n'était que zèle et droiture. »— Cicéron, Lettres à ses amis

La blessure est un pli secret sous la cuirasse,
Un fer rouillé qu'on tourne au milieu du repas,
Quand ceux qui vous connaissent le moins marquent la trace
De ce qu'ils croient savoir et qui n'existe pas.

« J'endure en silence la dureté de ceux que j'ai aimés, car il n'est point de pire guerre que celle de la maison. »— Tite-Live, Histoire romaine

On bâtit la cité, l'on règle la justice,
On pèse chaque mot pour ne point offenser,
Et l'on revient le soir au plus secret supplice :
Être trahi par ceux qu'on voulait protéger.

« Ils jugent mes intentions sans avoir les clefs de mon cœur. »— Sénèque, Lettres à Lucilius

Le monde est un grand bruit où la nuance étouffe.
On m'accuse d'orgueil quand je cherche l'accord,
Et l'on brise d'un mot, au moment où je souffle,
Ce que j'avais bâti pour maintenir le port.

« Je ne demande point qu'on m'approuve en tout lieu, mais seulement qu'on daigne m'entendre tel que je suis, et non tel qu'on m'imagine. »— Pline le Jeune, Correspondance

La table est de nouveau mise, et le silence règne.
Rien ne s'est apaisé de ce qu'on n'a pas dit.
Seule la nuit descend, souveraine et incertaine,
Pour clore cette page où le cœur est traduit.

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04 · Poème en prose

Une seconde de trop

Le néon grésille au-dessus du zinc ou la lueur ambrée d'une brasserie éclaire les visages fatigués par la semaine. Autour de la table, les verres de vin se succèdent, libérant les langues et alourdissant l'air de cette connivence un peu trouble propre aux fins de journée entre collègues ou entre proches.

Dans ce brouhaha de verres qui s'entrechoquent et de rires trop forts, la promiscuité s'installe. Les genoux se frôlent sous le bois étroit de la table, les épaules se touchent, les respirations se calent malgré elles sur le rythme de la conversation. C'est le moment où le vernis professionnel ou convenu commence à craqueler, dissout par l'alcool et par la fatigue délicieuse des heures indues.

Et soudain, au milieu des banalités et des dossiers refoulés le temps d'un verre, le regard bascule.

Il n'y a pas besoin de phrases, ni de ces aveux trop lourds qui compromettent. Un silence s'intercale entre deux rires, une pupille s'attarde une seconde de trop sur une lèvre ou une clavicule devinent sous le col d'une chemise. Dans ce court-circuit du temps, tout l'inavouable est là, ramassé dans l'étincelle d'une prunelle qui ne cache plus rien. La table autour s'efface ; le monde professionnel avec ses hiérarchies et ses règles s'abîme dans le vide d'une seconde. Un simple regard a suffi pour que l'air devienne brûlant, transformant le banal pot de fin de semaine en une zone de haute tension, intime et secrète, suspendue au milieu des autres.

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06 · Méditation

Géométrie des intercesseuses

Il y a dans ces enchaînements de la vie une géométrie secrète que les manuels oublient d’enseigner. On s’échine à tracer des plans droits, à aligner les structures, à gouverner par la logique implacable de la démonstration — et voilà que tout bascule par le miracle des strates, par cette introgression en couche qui s'infiltre sous le vernis des institutions ou des salons. Une candeur inattendue se dépose sans crier gare au plus profond du système, et soudain, tout le paysage intérieur se trouve contaminé, réécrit, transformé.

C’est par ces réactions en chaîne, linéaires ou obliques, que j'ai fait l'expérience des plus beaux bouleversements. Et pour tout dire, j’ai fini par coucher avec des idiots utiles.

Car c’était toujours d'elles qu'il s'agissait — que des femmes. Des figures d’ombres et de lumière, des souveraines de passage qui n’avaient pour tout tort que de m’aimer un peu trop, ou de s'imaginer qu'elles tenaient entre leurs mains la clé d’un royaume que je gardais bien clos. Elles furent ces intercesseuses successives, ces gardiennes de la chandelle qui, un soir de fête déguisée rue de Marseille, au milieu des rires et des costumes d'emprunt, me jetèrent dans leur orbite. Tandis que Get Lucky tournait en boucle — ce chef-d'œuvre de la musique courte, machinerie d'or et de groove implacable qui portait si mal son nom —, on refaisait le monde au coin d'un miroir, un coude contre le sien, en buvant un excellent vin blanc frais avant de rejoindre son lit pour une nuit délicieuse et brûlante.

Il y a là un paradoxe délicieux, l'ultime pirouette de l'esprit au cœur même de la chair. Qui tient la chandelle lorsque l'on partage son lit avec l'incarnation de la naïveté ? C'est elle — ce tiers magnifique qui s'offre en offrande, consumant sa propre candeur au foyer de l'intime, persuadée d'accomplir je ne sais quel mystère dont elle ignore les tenants, tandis que je recueille la lumière de son abandon.

On pense alors à ces grandes nomenclatures libertines, à ce bon vieux Casanova qui promenait à travers l'Europe sa cohorte d'ingénues, de converses et de passagères. Si l'on retranchait de son grand livre toutes ces femmes qui n'eurent d'autre tort que de l'aimer trop naïvement, que resterait-il de sa longue liste ? À peine une ombre, un ou deux éclats d'or pur, et l'unique vertige d'une Henriette.

Le reste — cette armée de complices, d'hôteses spirituelles et de naïves superbes — n'aura été que la douce et nécessaire figuration de nos errances. Un grand merci à elles toutes, du passé, du présent et de l'avenir. C'est par leur intercession inconsciente, maladroite et magnifique que l'on traverse les ténèbres, transformant la candeur en l'instrument somptueux de sa propre et délicieuse perdition.

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07 · Prose et vers

L’amour et la parure

Constellation : La Vénus d’Ille · Pierre Louÿs · Pierre Loti

C’est là le vertige baudelairien par excellence, cette indécision cruelle qui hante les parquets cirés des salons et les crépuscules de la ville : aime-t-on la femme pour sa parure, ou n'est-ce point la parure qui, par une sorcellerie de l'étoffe et du pli, a fait naître l'amour ?

Le poète sait que la beauté n'est jamais nue. Elle s'invente dans le bruissement des soies, le frémissement d’un châle, l’armure fragile d’une robe qui sculpte la silhouette et excite le désir bien avant que le regard ne touche la peau. La chair et le vêtement ne font plus qu'un ; ils s'épousent dans une même ambition d'artifice et de mystère.

Dans les plis savants de la moire et des laines,
Où l'ombre du corps devine son destin,
J'ai vu se lever ces souveraines
Dont la riche étoffe allumait le matin.

Est-ce le regard ou le drapé souple
Qui d'un seul élan m'a pris au filet ?
Dans le feu trompeur de ce double couple,
Le cœur sait-il bien ce qu'il a volé ?

On aime la soie, on aime la frange,
Le pas décisif sur le parquet clair,
Et l'artifice heureux où l'esprit se mange
À l'âpre saveur de la belle chair.

Était-ce elle, nue, avant la parure,
Ou bien ce manteau qui l'a fait surgir ?
L'amour est un piège et une armature
Où le vêtement commence à mentir.

Si l'habit fait l'homme, il fait aussi l'ange,
Ou le démon tendre aux yeux entr'ouverts ;
Et dans ce grand bal où le temps se venge,
J'adore la feinte au creux de mes vers.

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08 · Triptyque

Trois puissances de la parure

Pierre Louÿs · Pierre Loti · Prosper Mérimée

I. Les Chansons de Bilitis

Sous les oliviers gris du vieux Pamphylie, la lumière de midi pèse de tout son poids d'or sur les dalles brûlantes et les jarres de terre cuite. Les filles de l'île se sont dépouillées de leurs tuniques de lin pour descendre s'alanguir au bord de l'eau claire, là où le marbre des vasques retient la fraîcheur du matin. Bilitis a noué dans ses cheveux bruns des brins de menthe sauvage et des roses tardives ; elle a oint sa peau de safran, d'huiles ambrées et de parfums lourds qui attirent les abeilles sur ses épaules. Autour d'elle, le temps n'est plus qu'un long fleuve immobile, suspendu au bourdonnement des cigales et au rythme lascif des flûtes de roseau. Leurs corps nus, dorés par le sel et le soleil, s'abandonnent à l'ombre fraîche des lauriers-roses, semblables à des fruits mûrs qu'on n'ose plus cueillir, prisonniers volontaires d'un hédonisme ancien où le désir, sans hâte et sans remords, se consume dans sa propre perfection.

II. Les horizons de Pierre Loti

Là-bas, par-delà les mers closes et les brumes de la Corne d'Or, Stamboul s'endort sous un linceul d'ambre, de poussière et de pourpre crépusculaire. Le voyageur, fatigué de l'Europe et de ses certitudes géométriques, vient s'échouer dans la tiédeur voilée des intérieurs secrets, où les tapis de Perse absorbent le bruit du monde. Tout ici est une lente abdication aux charmes de l'orient : les mousselines lourdes qui alourdissent l'air, le parfum entêtant du narguilé, et cette mélancolie exquise qui étreint le cœur à mesure que le jour baisse. Les femmes s'y meuvent à pas feutrés, enveloppées de voiles diaphanes et de parures énigmatiques qui cachent autant qu'elles révèlent. L'amour n'est plus un combat ni une conquête, mais un exil magnifique, une halte au milieu des ruines et du temps qui s'écoule, où l'on sait pertinemment que le matin venu, les navires lèveront l'ancre et qu'il ne restera de ces étreintes que la cendre tiède d'un lointain souvenir.

III. La Vénus d'Ille

Dans le verger du vieux Roussillon, sous une lumière de plomb et de silence, elle se dresse, massive, indifférente et souveraine, arrachée au ventre noir de la terre par la pioche des terrassiers. Elle a ce regard de métal qui ne cille point, cette lèvre ironique et cruelle, et, prisonnier de son annulaire de pierre, ce minuscule anneau d'or qu'on a imprudemment glissé à son doigt. Le fiancé l'a redoutée toute la journée, sentant peser sur son bonheur la menace glacée de cette antique divinité païenne qu'on a traitée en simple objet de fantaisie. Puis vient la nuit, la chambre nuptiale close, et le pas lourd qui fait gémir l'escalier de bois. Ce n'est point une femme qui s'avance, mais le poids de la terre elle-même, une étreinte de bronze implacable qui vient réclamer son dû. Au matin, l'homme n'est plus qu'un souffle éteint dans les draps froissés, écrasé par la terrible et magnifique immortalité de celle qui ne pardonne pas aux mortels d'avoir osé l'aimer.

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